Dans les premiers jours d'avril 1921, après l'évacuation de la
Crimée et un séjour de 4 mois à Constantinople, je suis arrivé à Lyon. Quel
fut mon étonnement de voir parmi les nouveautés, aux vitrines des librairies
de la place Bellecour, l'édition française des Protocols des Sages de Sion,
c'est à-dire le même livre que Serge Alexandrovitch Nilus, que je connus personnellement,
avait édité en 1902. Le vaste avant-propos rédigé
par l'éditeur français, Monseigneur Jouin, tend à donner une analyse critique
des éditions précédentes, à établir l'origine du document et à déterminer la
personnalité de l'éditeur russe. Il contient certaines inexactitudes d'ailleurs
bien compréhensibles. Ensuite, à la lecture des journaux russes paraissant à
Paris, je me suis convaincu qu'une polémique s'est engagée dans diverses parties
du monde et au sein même de la presse russe autour des Protocoles. L'ensemble
de ces observations m'a incité à faire part de mes souvenirs sur S.A. Nilus
et son oeuvre Je dois déclarer ici, afin de n'y plus revenir que les renseignements
donnés sur la personne et l'œuvre de S.A. Nilus ont été recueillis au cours
de rapports prolongés et immédiats avec lui et des personnes le connaissant
bien. De plus, ces sources de renseignements ne peuvent être l'objet de suspicion
ni sous le rapport de l'honnêteté ni sous celui de l'impartialité. Je ne nourris
aucun mauvais sentiment à l'égard de Serge Alexandrovitch Nilus et n'ai pas
de raison d'en nourrir. C'est pourquoi, sous de nombreux rapports, j'ai conscience
d'être obligé d'épargner sa personnalité et de ne toucher sa vie privée que
dans les côtés qui en sont connexes à la vie publique et pour autant que le
nécessite la révélation de la Vérité, me rappelant la sentence: Amicus Plato,
sed magis amica veritas.I. Comment j'ai connu S.A. NilusVers la fin de janvier
1909, mû par la recherche religieuse, je m'établis, sur le conseil du défunt
Métropolite de Saint-Pétersbourg, Monseigneur Antoine, près du célèbre cloître
nommé " Optina Poustyne ".
Ce Monastère est situé à six verstes de la ville de Kozelsk dans le gouvernement
de Kalouga, entre l'orée d'une grande forêt de sapins et la rive gauche de la
Rivière Jizdra. Auprès du monastère se trouve un certain nombre de villas où
résidaient les laïcs désireux de vivre à un degré quelconque la vie monastique.
A l'époque à laquelle se rapportent mes souvenirs, la communauté comprenait
environ 400 moines qui s'occupaient d'agriculture et menaient aussi une vie
contemplative sous la direction spirituelle de 3 " Anciens " . Il fut un temps
où le Monastère d'Optina fut la source d'une influence spirituelle remarquable
sur l'un des courants les plus importants de la pensée russe. L'Institut des
" Anciens " d'Optina, en la personne des Pères Macaire et Ambroise, fut considéré
par les premiers slavophiles comme un centre directeur. Au cimetière monastique,
auprès des Pères Macaire et Ambroise, reposent leurs disciples, les deux écrivains
frères Kiréevsky. Deux autres célèbres publicistes, Khomiakoff et Aksakoff,
visitèrent souvent le monastère, où passa les dernières années de sa vie un
autre écrivain célèbre, Constantin Léontieff, devenu oblat.
La bibliothèque monastique garde une très précieuse correspondance avec ces
écrivains, ainsi qu'avec Gogol et Dostoïevsky. Ce dernier a immortalisé sous
l'image artistique de l'ancien Zocime (dans le roman Les frères Karamazof
les traits vivants du Père Ambroise et son enseignement mystique.
Même L.N. Tolstoï visita souvent Optina, et certainement que tous se souviennent
que c'est là que fut l'avant-dernière étape, si mystérieuse et encore non expliquée,
de sa vie.
Il ne sera pas superflu de souligner ici que les anciens d'Optina, que j'ai
connus, les P .P. Varsonophie, Joseph et Anatole n'avaient rien de commun avec
les aventuriers de Cour qui entourèrent le trône du dernier Tsar. Les anciens
d'Optina étaient des gens éclairés, pénétrés d'un esprit de charité et de tolérance,
toujours libres à l'égard des puissants de ce monde et attentifs à la seule
douleur humaine ; proches du peuple et comprenant son affliction illimitée,
ils consacraient tout leur temps à consoler les malheureux et les offensés qui
par milliers venaient les trouver.
L'existence de cet institut et la prolongation de certaines traditions intellectuelles
religieuses attiraient donc à Optina les intellectuels russes que passionnait
la recherche religieuse.
Le jour qui suivit mon arrivée, le Supérieur du Monastère, l'Archimandrite Xénophon,
me proposa de me faire faire connaissance de M. S.A. Nilus, écrivain religieux
vivant également auprès du Monastère. J'en avais déjà entendu parler à Pétersbourg
par M. W.A. Ternawtseff, fonctionnaire pour les missions spéciales auprès du
Procureur Général du Saint-Synode et membre de la Société Philosophique religieuse.
II m'en avait parlé comme d'un homme intéressant, mais fort original.
Après dîner, dans l'appartement du Supérieur, je fis connaissance de Serge Alexandrovitch
Nilus. C'était un homme de 45 ans, un vrai type russe, grand et fort, avec une
barbe grise et des yeux profonds, bleus, mais comme légèrement couverts d'un
voile trouble. Il était en bottes et vêtu d'une chemise russe, ceinte d'un ruban
brodé d'une prière.
S.A. Nilus parlait fort bien le français, ce qui était alors très précieux pour
moi. Nous étions tous deux fort contents d'avoir fait connaissance et je ne
manquais pas de profiter de son invitation. Il habitait une grande villa de
8-10 pièces, où demeuraient avant les évêques retraités. La maison était entourée
d'un grand jardin fruitier clos d'une palissade de bois, au-delà de laquelle
noircissait la forêt. Serge Alexandrovitch et sa famille composée de trois personnes
n'occupaient que quatre pièces ; dans les autres se trouvait un asile entretenu
sur la pension que le ministère de la Cour payait à la femme de S.A. Nilus.
Cet asile abritait toutes sortes d'estropiés, d'idiots et de possédés, attendant
une guérison miraculeuse. En un mot, cette partie de la maison était une véritable
Cour des Miracles.
Le logement de Nilus était meublé dans le genre des vieilles demeures seigneuriales
avec quantité de portraits impériaux portant des autographes et donnés à la
femme de Nilus ; il y avait quelques bons tableaux et une importante bibliothèque
touchant toutes les branches de la connaissance humaine. Il y avait aussi un
oratoire où Nilus célébrait, selon le rite des laïcs, le culte domestique. Dans
la suite, l'évocation de tout cela s'unissait toujours dans mon imagination
avec ces hermitages de vieux croyants que nous a dépeints Lieskoff.
La famille Nilus provenait d'un émigré suédois venu en Russie au temps de Pierre
Ier. Serge Alexandrovitch assurait qu'en ligne féminine coulait dans ses veines
le sang de Maliouta Skouratoff (le bourreau d'Ivan le Terrible). Peut-être est-ce
pour cela qu'étant lui-même grand admirateur du servage et de la fermeté antique,
il aimait à défendre la mémoire du Terrible.
Personnellement Nilus était un propriétaire ruiné du Gouvernement d'Orel. Il
était voisin de terres avec M.A. Stakhovitch, dont il parlait souvent, d'ailleurs
pas en bons termes, à cause de " sa libre pensée ". Son frère, Dmitry Alexandrovitch
Nilus, était président du Tribunal de Moscou. Les deux frères étaient ennemis.
Serge Alexandrovitch tenant Dmitry pour un athée et celui-ci considérant Serge
comme un fou.
S.A. Nilus était certainement un homme instruit. Il avait terminé avec succès
le cours de la Faculté de droit à l'Université de Moscou. De plus, il possédait
à la perfection le français, l'allemand et l'anglais et connaissait à fond la
littérature contemporaine étrangère. Ainsi que je l'appris plus tard, S.A. Nilus
ne pouvait s'entendre avec personne. Son caractère tumultueux, cassant et capricieux,
l'avait obligé à abandonner le service au ministère de la Justice, où il avait
reçu un poste de juge d'instruction en Transcaucasie, sur la frontière de Perse.
Il avait essayé d'un [sic] faire-valoir dans sa propriété, mais il s'était trouvé
trop intellectuel pour cela. Il se passionna pour la philosophie de Nietzsche,
l'anarchisme théorique et la négation radicale de la civilisation actuelle".
Dans un tel état d'esprit S.A. Nilus ne pouvait vivre en Russie. Il partit pour
l'Étranger avec une dame K et vécut ainsi longtemps en France, en particulier
à Biarritz, tant que son intendant ne lui eût appris que sa propriété d'Orel
et lui-même étaient ruinés.
C'est alors, aux environs de 1900, que sous l'influence de déboires matériels
et de graves épreuves morales, il vécut une crise spirituelle qui l'amena au
mysticisme. Il en sera question plus bas.
S.A. Nilus me présenta à sa femme, Hélène Alexandrovna Ozerova, ancienne demoiselle
d'honneur de l'impératrice Alexandra Féodorovna ; elle était fille de M. Ozeroff,
Maître de la Cour et ancien ministre de Russie à Athènes. Son frère, le Major-Général
David Alexandrovitch Ozeroff, était Maréchal du Palais d'Anitchkoff.
Mme H.A. Nilus, était, au plus haut point, une femme bonne, soumise, et absolument
subordonnée à son mari jusqu'à complète abnégation de soi-même, au point d'être
dans les meilleurs rapports avec l'ancienne amie de M. Nilus, Madame K., qui,
s'étant aussi ruinée, avait également trouvé asile chez eux, dans leur appartement
personnel.
C'est ainsi que mes relations avec S.A. Nilus, commencées dans ces conditions,
continuèrent pendant 9 mois de mon séjour à Optina jusqu'au 10 novembre 1909.
Quand j'y revins dans la suite je faisais toujours mes visites à S.A. Nilus,
mais bientôt son intolérance à l'égard des "hérétiques" me força de
suspendre nos rapports.
En 1918, il habitait à Kieff l'hôtellerie du Monastère de femmes, dit de la
Protection de la Sainte Vierge. J'ai appris que l'hiver de 1918-1919, après
la chute du Hetman, il aurait passé en Allemagne et aurait habité Berlin. Ces
renseignements me furent confirmés en partie en Crimée par l'ancienne demoiselle
d'honneur Kartzeva, soeur supérieure du Lazaret de la Croix Blanche où je me
trouvais. II. " La charte du Royaume de l'Antéchrist "* Dès leur début, mes
rapports avec S.A. Nilus furent marqués par des discussions sans fin. C'est
qu'en nous se rencontraient les adversaires les plus décidés qu'il soit, des
gens qui marchent vers une même idée en partant de points opposés, prétendant
également la posséder et lui être fidèles. De sa pensée antérieure anarchiste,
S.A. Nilus avait conservé la négation absolue de la civilisation contemporaine
; et cette attitude négative il l'adoptait à l'égard de la pensée religieuse
en rejetant la possibilité d'appliquer des procédés scientifiques à la connaissance
religieuse. II protestait contre les Académies Ecclésiastiques, tendait vers
la " foi du charbonnier " et montrait une grande sympathie pour les "
Vieux Croyants " dont il identifiait la confession avec la foi sans mélange
de science et de civilisation. Il rejetait tout cela avec la culture contemporaine,
considérant dans toutes ses manifestations " l'abomination de la désolation
dans le Lieu Saint" et la préparation de l'avènement de l'Antéchrist qui
coïncidera avec le plus haut développement de la " pseudo-civilisation chrétienne
".
Contrairement à cette thèse, ce sont les courants libéraux du Christianisme
Occidental, ces courants qui lavent les Églises des couches historiques artificielles
et étrangères à l'enseignement du Christ - qui m'avaient porté rt ici dans le
sillage de l'Orthodoxie. Le Modernisme et la critique ancienne catholique, comme
méthodes indépendantes de connaissance scientifique de la religion, avaient
restauré dans ma conscience l'image de la véritable Église chrétienne. Sa révélation
ultérieure s'étais effectuée sous l'influence de A.S. Khomiakoff et de W.S.
Solovieff et d'autres représentants plus nouveaux de la pensée religieuse russe.
Cependant, en dépit de nos discussions passionnées, S.A. Nilus me pardonnait
beaucoup d' " erreurs ". Mon séjour près du Monastère et mes bons rapports avec
les " Anciens " en étaient la cause ; c'est pourquoi, en attendant, il ne me
vouait pas encore à l'excommunication, mais s'efforçait de me "convertir".
Le troisième ou le quatrième jour après avoir fait connaissance, pendant une
discussion habituelle sur les rapports entre la civilisation et le Christianisme,
S.A. Nilus me demanda si j'avais connaissance des Protocoles des Sages de
Sion édités par lui. Je répondis négativement.
Alors, S.A. Nilus prit dans sa bibliothèque son livre et se mit à me traduire
en français les endroits les plus remarquables du texte et de ses commentaires.
Il observait en même temps l'expression de mon visage, car il présumait que
je serais abasourdi par cette révélation. Lui-même fut assez troublé quand je
lui déclarai qu'il n'y avait rien de nouveau pour moi et que visiblement ce
document devait être proche parent des pamphlets d'Edouard Drumont ou
de la vaste mystification de Léo Taxil, à laquelle s'était laissé prendre
tout l'univers catholique, sans en excepter Léon XIII, homme si intelligent
et perspicace.
S.A. Nilus fut ému et déçu ; il m'objecta que j'en jugeais ainsi parce que ma
connaissance des Protocoles revêtait un caractère superficiel et fragmentaire,
de plus, la traduction verbale affaiblit l'impression. Il est indispensable
que l'impression soit pleine. Or il me serait facile de prendre connaissance
des Protocoles, car leur original était rédigé en français.
S.A. Nilus ne gardait point chez lui le manuscrit des Protocoles craignant qu'il
ne lui fût volé par les Juifs. Je me rappelle comme il m'amusa et quelle inquiétude
l'agita quand un pharmacien juif de Kozelsk, venu se promener avec quelqu'un
des siens dans la forêt monastique, cherchant le chemin le plus court pour gagner
le bac se trouva par mégarde dans le jardin de Nilus. Notre pauvre Serge Alexandrovitch
fut longtemps convaincu que le pharmacien était venu effectuer une reconnaissance.
Plus tard j'appris que le cahier contenant les Protocoles se trouvait en dépôt
jusqu'en janvier 1909 chez le Prêtre Moine Daniel Bolotoff (portraitiste assez
renommé à Pétersbourg) et, après sa mort, au Skyte de Saint Jean-le Précurseur,
se trouvant à une demi-verste du Monastère, chez le Moine Alexis (ancien ingénieur).
Quelque temps après notre première conversation concernant les Protocoles de
Sion, vers 4 heures de l'après-midi, une des infirmes de l'asile Nilus m'apporta
un billet: S.A. me priait de venir le voir pour affaire urgente.
Je trouvai Serge Alexandrovitch dans son cabinet de travail ; il y était seul,
sa femme, [et] Madame K., étant allées aux vêpres. Le crépuscule tombait, mais
il faisait clair, car la neige couvrait la terre. Je remarquai sur sa table
à écrire une sorte d'assez grande enveloppe en étoffe noire décorée d'une grande
croix à trois branches et de l'inscription " Par ce signe Tu vaincras ". Une
petite icône de l'Archange Mikhaïl, en papier, était aussi collée sur cette
enveloppe. Visiblement, tout cela avait un caractère d'exorcisme.
Serge Alexandrovitch se signa trois fois devant la grande icône de la Mère de
Dieu de Smolensk, copie de la célèbre icône devant laquelle pria l'Armée Russe
la veille de Borodino, et ouvrit l'enveloppe dont il retira un cahier dans une
reliure de cuir. D'appris ensuite que l'enveloppe et la reliure avaient été
préparées dans l'atelier du Monastère sous la surveillance immédiate de Nilus
qui apportait et emportait lui-même le manuscrit, craignant qu'il ne fût volé.
La croix et autres symboles avaient été dessinés par Hélène Alexandrovna sur
les indications de son mari. " La voilà ? dit S.A. Nilus ? la charte du Royaume
de l'Antéchrist. "
II ouvrit le cahier. Sur la première page on remarquait une large tache d'un
lilas très clair ou bleuâtre. Je reçus l'impression qu'une fois on y avait renversé
un encrier, mais que l'encre avait été enlevée et lavée. Le papier était épais
et jaunâtre ; le texte écrit en français de mains différentes et - me semble-t-il
- avec des encres différentes.
" Voilà, dit Nilus, pendant les séances du Kahal, à des époques différentes,
diverses personnes remplissaient les fonctions de secrétaire, d'où diverses
écritures. " Visiblement, Serge Alexandrovitch voyait en cette particularité
comme une preuve de ce que ce manuscrit était un texte original. Cependant,
il n'avait point à cet égard d'opinion constante, car je l'entendis dire une
autre fois que ce manuscrit n'est qu'une copie.
Après m'avoir montré le manuscrit, Serge Alexandrovitch le posa sur la table,
l'ouvrit à la première page et me donnant son fauteuil dit : " Eh bien, maintenant,
lisez ! "
En lisant le manuscrit je fus frappé de certaines particularités du texte. Il
y avait des fautes d'orthographe et, surtout, les tournures n'en étaient pas
françaises. I1 s'est passé trop de temps depuis lors pour que je puisse dire
que le texte contenait des " russicismes ". Une chose est hors de doute, le
manuscrit avait été rédigé par un étranger.
Pendant deux heures et demie se prolongea ma lecture. Quand j'eus terminé, S.A.
Nilus prit le cahier, le remit dans son enveloppe et l'enferma dans le tiroir
de sa table à écrire.
Pendant la lecture, Hélène Alexandrovna Nilus et Madame K. étaient revenues
de l'église, de sorte qu'au moment où je terminais, le thé était servi. Je ne
savais pas à quel point Madame K. était initiée au secret du manuscrit, de sorte
que je me taisais. Or, Nilus désirait vivement connaître mon opinion, et, me
voyant gêné, il devina exactement la cause de mon silence :
" Allons, dit-il en plaisantant, Thomas l'incrédule, avez-vous la foi maintenant
que vous avez touché, vu et lu les Protocoles. Dites-nous votre opinion.
Ici, il n'y a pas d'étrangers ; ma femme sait tout et, pour ce qui est de Madame
K, c'est donc grâce à elle qu'ont été découverts les complots des ennemis du
Christ. D'ailleurs, ici, il n'y a pas de mystère". Je fus très intéressé.
Etait-il donc possible que les Protocoles fussent parvenus par Madame
K. en la possession de Nilus ? Il me semblait étrange que cette femme extrêmement
obèse jusqu'à presque entière immobilité, brisée par les épreuves et la maladie,
eût pu pénétrer dans le "Kahal secret des Sages de Sion".
" Oui, - dit Nilus, Madame K. a vécu très longtemps à l'étranger, en France
même. C'est là-bas, qu'à Paris, elle a reçu d'un Général russe ce manuscrit,
et elle me l'a transmis. Ce Général a réussi à l'arracher aux archives maçonniques.
"
Je m'informais si le nom de ce Général était un secret. " Non ? répondit Nilus,
c'est le Général Ratchkovsky*, un brave homme, très actif, qui a beaucoup fait
en son temps pour arracher l'aiguillon aux ennemis du Christ. "
Alors je me souvins que, encore en France, quand je prenais des leçons de langue
et de littérature russe chez un émigré étudiant en lettres, nommé Ezopoff, ce
dernier m'avait raconté que la police politique russe ne laissait pas en paix
les révolutionnaires même sur la terre française et qu'à la tête de la police
avait été un certain Ratchkovsky.
Je demandai à S.A. Nilus, si le Général Ratchkovsky n'avait pas été chef de
la police politique russe en France.
Serge Alexandrovitch fut surpris et même quelque peu mécontent de ma question";
il répondit d'une façon indéfinie, mais souligna fortement que Ratchkovsky lutta
avec abnégation contre la maçonnerie et les sectes sataniques.
Avant tout, Serge Alexandrovitch voulait connaître l'impression produite par
la lecture.
Je lui déclarai sans ambages que je demeurais sur ma position antérieure ; je
ne crois pas aux " Sages de Sion ". Tout cela est du domaine de " Satan démasqué
", du " Diable au XIXe siècle " et autres mystifications".
Le visage de Serge Alexandrovitch s'assombrit.
"Vous êtes vraiment sous l'influence du diable-dit-il.
La plus grande ruse de Satan est de faire nier non seulement son influence sur
les choses de ce monde, mais jusqu'à son existence. Que diriez-vous donc si
je vous montrais comment ce qui est dit dans les Protocoles s'accomplit, comment
partout apparaît le mystérieux signe de l'Antéchrist proche, comme partout se
fait sentir l'avènement prochain de son Règne ? "
Serge Alexandrovitch se leva et tous nous passâmes dans son cabinet. II prit
son livre et un dossier, apporta de sa chambre un petit coffre que j'ai appelé
plus tard le " Musée de l'Antéchrist ". Il se mit de nouveau à lire des fragments
de son livre et des matériaux préparés pour l'édition. Il lisait tout ce qui
pouvait exprimer l'attente eschatologique du Christianisme contemporain : les
songes du Métropolite Philarète, des citations d'une encyclique de Pie X ; des
prédictions de Saint-Séraphin de Saroff et de saints catholiques romains, des
fragments d'Ibsen, de Solovieff et de Merejkovsky.
II lut très longtemps.
Ensuite, il passa aux " pièces à conviction ". Il ouvrit son coffret.
Dans un désordre indescriptible s'y trouvaient des faux?cols, des caoutchoucs,
des ustensiles de ménage, des insignes de diverses écoles techniques, même le
chiffre de l'Impératrice Alexandra Féodorovna et la croix de la Légion d'honneur.
Sur tous ces objets son hallucination lui montrait le " sceau de l'Antéchrist
", sous l'aspect d'un triangle ou de deux triangles croisés. Sans parler
des caoutchoucs de la Fabrique de Riga " Treougolnik " (Triangle), la combinaison
de deux initiales russes stylisées de l'Impératrice régnante (" A " et "
"), ainsi que la croix à cinq branches de la Légion d'honneur se reflétaient
dans son imagination enflammée comme deux triangles croisés - le signe de l'Antéchrist
et le sceau des Sages de Sion. I1 était suffisant qu'un objet portât une marque
de fabrique évoquant même peu distinctement les contours d'un triangle, pour
qu'il entrât dans son musée.
Presque toutes ces observations sont entrées dans son édition des Protocols
de 1911.
Avec une émotion et une inquiétude grandissantes, sous l'influence
d'une sorte de terreur mystique, mon interlocuteur m'expliqua que le signe du
" Fils de l'iniquité " a tout souillé, qu'il flamboie même dans les dessins
des ornements d'églises et dans les rinceaux de la grande icône qui se dresse
derrière l'autel dans l'église du Skyte.
Je sentais une sorte d'effroi.Il était près de minuit. Le
regard, la voix, les gestes semblables à des réflexes, tout dans S.A. Nilus
créait la sensation que nous marchions au bord d'un gouffre et qu'il ne fallait
encore qu'un moment pour que sa raison se dissolve dans la démence.
Un fait psychologiquement extrêmement curieux se produisit. Je
tâchais de calmer S.A. Nilus, de lui démontrer que dans les Protocoles mêmes
il n'est pas question de ce signe sinistre, et c'est pourquoi il n'y a entre
eux aucun rapport. Je m'efforçais de le convaincre qu'il n'avait rien découvert,
parce que ce signe est noté dans tous les travaux d'occultisme depuis Hermès
Trismégiste et Paracelse, qui n'étaient pas des " Sage de Sion ", jusqu'à nos
contemporains Papus, Stanislas de Guaïta, etc., qui n'étaient pas juifs. Du
reste le fameux " signe de l'Antéchrist " ne contient rien d'antichrétien, exprimant
la descente de la Divinité dans l'Humain et l'ascension de l'Humanité vers le
Divin.
Serge Alexandrovitch notait fiévreusement mes arguments et bientôt je vis que
ma tentative de le ramener à la raison, loin d'atteindre le but, avais seulement
exaspéré jusqu'à l'extrême limite ses sensations morbides.
Quelques jours plus tard, il expédiait à Moscou, à la librairie Gauthier, une
grande commande de livres concernant les sciences hermétiques, et 2
ans plus tard, en 1911, parut la 3e éditions
des Protocoles avec de nouvelles données tirées de l'occultisme et des illustrations
empruntées aux auteurs cités. Sur la couverture, sous un titre nouveau : " Près
de l'Antéchrist qui est proche ou le Royaume du diable sur la terre ", on
voyait la carte du Roi dans le jeu de Tarot avec cette inscription : " Le voilà
l'Antéchrist ! "
Ainsi le portrait même n'y manquait pas.
Je terminerai ce chapitre par deux traits qui caractérisent assez nettement
la physionomie de S.A. Nilus. En 1909, pendant mon séjour à Optina, se déroulait
à Pétersbourg le procès du Conseiller d'État actuel Lopoukhine, ancien Directeur
du Département de Police. Involontairement, le sous-sol policier de l'Ancien
Régime s'ouvrait à la curiosité publique. Je demandais à Serge Alexandrovitch,
lui rappelant ce que j'avais entendu dire du " Général Ratchkovsky " :
- " Ne pensez-vous pas, Serge Alexandrovitch, qu'un Azef quelconque a pu duper
le Général Ratchkovsky et que vous opérez sur des faux. "
- " Vous connaissez - répondit-il, ma citation préférée de saint Paul : "
La force de Dieu s'accomplit dans la faiblesse humaine. " Admettons que les
Protocols soient faux. Mais est-ce que Dieu ne peut pas s'en servir pour découvrir
l'iniquité qui se prépare ? Est-ce que l'ânesse de Balaam n'a pas prophétisé
? Est-ce que Dieu, en considération de notre foi, ne peut pas transformer des
os de chien en reliques miraculeuses ? Il peut donc mettre dans une bouche de
mensonge l'annonciation de la vérité !"
En juin juillet 1909, les journaux russes annonçaient la seconde révolution
jeune-turque. L'armée de Mahmoud-Schefket-Pacha s'approchait de Constantinople.
Un jour, je vins voir Serge Alexandrovitch et le trouvais dans un état d'excitation
extraordinaire. Devant lui se trouvait déployée la carte d'Europe donnée en
supplément par le Rousskoié Znamia dont il est question à la page 128
de l'édition française des Protocoles". Sur cette carte est représenté un serpent
rampant et se trouve tracé son chemin historique à travers les États d'Europe
qu'il a conduits. Constantinople est la dernière étape avant Jérusalem.
Je demandais à Serge Alexandrovitch:
- Qu'est-il arrivé ?
- La tête du serpent s'approche de Constantinople, répondit-il ". Ensuite, S.A.
Nilus se rendit à l'église commander un service propitiatoire pour que Dieu
accordât la victoire au Sultan. Le prêtre hebdomadaire ne consentit pas à commémorer
le serviteur de Dieu Abdoul-Hamid. Nilus s'en fut se plaindre à l'" Ancien"
Varsonophie, qui dut, d'ailleurs bien en vain, employer beaucoup d'efforts pour
le convaincre que le Sultan Rouge recevait une juste punition de ses massacres
de chrétiens et de ses persécutions contre nos coreligionnaires. Au reste, Serge
Alexandrovitch ne se calma point et revint dans une grande colère et vraiment
révolté des raisonnements de l'" Ancien ". III. Comment A.S. Nilus édita les
Protocoles En commençant l'exposé de mes souvenirs sur S.A. Nilus et les Protocoles
des Sages de Sion, je concevais que les données dont je dispose ne sont
que des matériaux pour ceux qui, se fondant sur un éclaircissement de tous les
aspects du problème, pourront solutionner la question d'origine de ces Protocoles.
C'est pourquoi j'ai fermement décidé de ne pas entrer en polémique ni avec l'éditeur
français, ni avec les organes de presse qui ont traité de cette question.
Cependant, j'estime absolument indispensable, avant d'exposer l'enchaînement
de circonstances qui rendit S.A. Nilus possesseur des Protocoles, de porter
l'attention du lecteur sur une particularité de l'édition de 1917, qui a été
relevée par Monseigneur Jouin. J'ai en vue la déclaration de S.A. Nilus, que
le manuscrit lui aurait été remis par le Maréchal de Noblesse Alexis Nicolaïévitch
Soukhotine. Cette version contredit l'autre déclaration que me fit Serge Alexandrovitch,
selon laquelle le manuscrit fut reçu de Ratchkovsky par Madame K.
Connaissant la vie intime de Nilus, je comprends fort bien qu'il ne pouvait
mettre en lumière, dans un écrit public, Madame K. ; la mystérieuse dame, dont
il est question dans ses éditions.
Je suis éloigné de penser que A.N. Soukhotine soit un personnage mythique, mais
je suis convaincu qu'il fut l'intermédiaire, le courrier chargé par Madame K.,
se trouvant alors en France, de remettre le précieux manuscrit à S.A. Nilus
qui se trouvait déjà en Russie. Pour des considérations d'ordre intime Soukhotine
devint le paravent cachant au lecteur la dame mystérieuse, Madame K.
En ce qui concerne la transmission du manuscrit, elle eut lieu dans les circonstances
suivantes :
En 1900, Serge Alexandrovitch Nilus, absolument ruiné, rentra en Russie converti.
II se mit à voyager, plus exactement à faire des pèlerinages, de monastère en
monastère, se nourrissant parfois de seul pain bénit. C'est alors qu'il écrivit
ses Notes d'un Orthodoxe ou le Grand dans le Petit", qui grâce au concours
de l'Archimandrite (ensuite évêque et archevêque de Vologda) Nicone furent imprimées
dans les Feuillets de la Trinité à Serghiev Possad (70 verstes de Moscou)
et en brochure détachée.
Ce petit livre, décrivant la conversion d'un intellectuel athée et le processus
de sa renaissance mystique fut l'objet de comptes rendus donnés par le directeur
des Moskoyskia Viédomosti, M.L. Tikhomiroff, un révolutionnaire russe
converti et par l'Archimandrite Nicone dans la Semaine Religieuse de Moscou.
Ces notes de la presse bien-pensante parvinrent jusqu'à la grande-duchesse Élisabeth
Féodorovna qui s'intéressa à l'auteur. La grande-duchesse Élisabeth Féodorovna
avait toujours lutté contre les aventuriers mystiques qui entouraient Nicolas
II et surtout contre l'influence du magnétiseur lyonnais Philippe. Elle n'aimait
pas le confesseur de leurs Majestés, l'archiprêtre Yanyscheff qui n'avait su
préserver le tsar de ces influences mystiques malsaines. La grande-duchesse
pensait que S.A. Nilus, comme russe et mystique orthodoxe, pourrait avoir une
influence favorable sur le tsar.
Le Major-Général Michel Pétrovitch Stépanoff, frère de Philippe Pétrovitch Stépanoff,
procureur du Comptoir Synodal à Moscou, et parent éloigné de la famille Ozeroff,
était attaché à la personne d'Élisabeth Féodorovna dont il possédait toute la
confiance, de sorte qu'il resta attaché à sa personne même quand la grande-duchesse
prit le voile. C'est par son intermédiaire que Serge Alexandrovitch fut envoyé
à Tsarskoié Siélo et présenté à la demoiselle d'honneur Hélène Alexandrovna
Ozeroff. Cela se passait en 1901.
Quand Serge Alexandrovitch avait quitté la France, il y avait laissé à Paris
une personne fort proche, Madame K. Ayant perdu presque toute sa fortune, abattue
par la séparation, la malheureuse femme s'inclina aussi du côté du mysticisme
et s'intéressa aux petites chapelles occultistes de Paris. C'est dans ces conditions
qu'elle aurait reçu de Ratchkovsky, lequel fréquentait également dans ces cercles,
le manuscrit des Protocoles des Sages de Sion qu'elle expédia à Nilus.
Il est fort possible que Ratchkovsky, qui s'efforçait à ce moment, dit-on, d'annihiler
l'influence de Philippe sur le Tsar, ayant été informé du rôle que l'on prédestinait
à S.A. Nilus, eut un désir de profiter de la circonstance pour éliminer définitivement
Philippe et s'assurer les bonnes dispositions du nouveau favori. Quoi qu'il
en soit, quand, en 1901, S.A. Nilus vint à Tsarskoié, il était déjà en possession
des Protocoles.
S.A. Nilus produisit une forte impression sur H.A. Ozerova et la coterie de
Cour adverse de Philippe. C'est grâce à l'aide de ces personnes qu'il fit paraître
en 1902 la première édition des Protocoles, à titre d'annexes au texte transformé
de sa brochure sur ses propres expériences religieuses. Le livre parut sous
le titre : Le Grand dans le Petit et l'Antéchrist comme possibilité politique
proche'.
Le livre fut alors présenté à l'impératrice et au tsar. Simultanément, en rapport
avec la campagne menée contre Philippe, ses adversaires conçurent la combinaison
suivante : le mariage de S.A. Nilus et H.A. Ozerova, son ordination et introduction
auprès de l'empereur dont il serait devenu le confesseur. L'affaire marchait
si bien que S.A. Nilus avait déjà commandé ses vêtements de prêtre.
Je me souviens qu'au printemps de 1909 on mettait à l'air divers vêtements dans
lesquels je remarquai les soutanes de Nilus confectionnées en 1902. Cependant,
le parti Philippe réussit à parer le coup en informant les autorités ecclésiastiques
de l'existence d'un empêchement canonique, dont la nature m'est connue, prohibant
l'ordination de S.A. Nilus.
Après cela, Nilus tomba en disgrâce et dut s'éloigner de Tsarskoié-Siélo. De
nouveau, sans d'autres ressources que les maigres honoraires reçus pour sa collaboration
aux Feuillets de la Trinité, il recommença à errer de monastère en monastère.
Le mariage était impossible, car H.A. Ozerova ne possédait d'autres ressources
que la pension, liée avec la charge de cour et le service diplomatique de feu
son père, pension dont elle eût été privée si elle se fût mariée.
En 1905, il n'y avait déjà plus l'influence de Philippe, hostile à Nilus. Les
amis de H.A. Ozerova à la Cour obtinrent de Nicolas II le consentement impérial
à ce qu'il lui fut concédé le droit de recevoir sa pension, même au cas où elle
se marierait. C'est alors aussi que par les soins de H.A. Ozerova parut la deuxième
édition des Protocoles, avec de nouveaux matériaux concernant Saint?Séraphin
de Saroff. I1 me souvient que cette édition portait un titre modifié ; elle
parut à Tsarskoié-Siélo et, me semblet?il, sous les auspices de la communauté
locale de la Croix-Rouge, avec laquelle était en rapport H.A. Ozerova.
S.A. Nilus épousa H.A. Ozerova, mais l'empêchement canonique dont il a été question
demeurait en vigueur et il était impossible de penser au sacerdoce ou à une
influence spirituelle sur le tsar. Au reste, S.A. Nilus était un homme trop
simple et trop rude pour exercer une influence prolongée sur le tsar et je doute
même que personnellement il en eût le désir. Après leur mariage, les Nilus abandonnèrent
pour toujours Tsarskoié et Pétersbourg ; ils s'installèrent d'abord près du
monastère de Valdaï et ensuite, en 1907, prés d'Optina Poustyne, où je les trouvais
en 1909. Leur genre de vie, je l'ai dit, était des plus modestes et la plus
grande partie de la pension de 6 000 roubles, reçue par Hélène Alexandrovna,
était affectée à l'entretien des pèlerins, des idiots et des infirmes qui trouvaient
asile chez eux. C'est chez eux aussi qu'après sa ruine définitive, se réfugia,
malade, Madame K., grâce à laquelle virent le jour et firent assez de bruit
et de mal, les Protocoles des Sages de Sion, la remarquable découverte
du " général Ratchkovsky ".IV. L'église russe, l'opinion russe et les Protocoles
de Sion Les deux premières éditions (1902?1905) des Protocoles passèrent complètement
inaperçues. Il me semble que seulement en 1907, L. Tikhomiroff répondit à leur
apparition, en insérant dans ses Moskovskia Viédomosti un article de fond d'un
caractère eschatologique, intitulé : "Hannibal est aux portes ". Peut-être
est-ce l'édition de Boutmy, parue en 1907, qui en fut le prétexte.
Les revues théologiques, qu'éditaient nos Académies de théologie, ne dirent
mot ni de ces éditions, ni des suivantes. Au reste, il est douteux que les premières
éditions aient pu pénétrer jusqu'à l'opinion, car leur tirage était limité et
il n'y avait aucune vente.
De tout l'épiscopat, seul l'archevêque Nicone de Vologda, membre du Conseil
de l'Empire, connu par ses appels aux persécutions contre les dissidents, accordait
une importance à ce livre et lui consacra une note dans les Feuillets de
la Trinité. Les hauts représentants de la hiérarchie
considéraient non seulement avec défiance l'édition de Nilus, mais craignaient
d'y trouver un nouvel aspect de secte, parce que si l'on prophétise l'avènement
de l'Antéchrist, il faut annoncer aussi le second avènement du Christ. Il m'arriva
de causer de Nilus et de son oeuvre avec des hiérarques connus de l'Église russe,
le métropolite Antoine et l'archevêque Serge. Tous deux eurent à souffrir pour
avoir ouvertement dénoncé le péril venant de Raspoutine et étaient des adversaires
déclarés des influences secrètes sur le tsar. Ils ne connaissaient Nilus que
par ses oeuvres et en avaient une mauvaise opinion, supposant qu'il poursuivait
un but non désintéressé, ce que je ne crois pas, car je continue à le considérer
comme un fanatique convaincu.
Pour ce qui est des anciens d'Optina, tant que Nilus s'abstenait de la propagande
de ses idées, ils le considéraient avec une grande condescendance et même une
certaine attention. En effet, la dernière édition des Protocoles se référait
à l'année 1905 et, dans l'intervalle entre 1905 et 1911, Serge Alexandrovitch,
arrivé à Optina en 1908, en dehors de la bienfaisance et de l'observation rigoureuse
des règles ecclésiastiques, ne s'occupait qu'à écrire des tracts spirituels
et des Vies de Saints. Il fit paraître en 1907 un petit recueil de récits ayant
trait à la mort du Juste.
II est indispensable de remarquer qu'à cette époque même, on ne pouvait compter
les "Anciens" au nombre des disciples de Nilus. Je me souviens entre autres
que le père Varsonophie me demanda plusieurs fois si Nilus ne m'importunait
pas avec ses Protocoles; il lui faisait aussi grief de vouloir ériger en dogme
son opinion personnelle.
Leur attitude envers Nilus fut tout autre après son édition de 1911, effectuée
aux frais d'un marchand, vieux croyant de Kozelsk.
S.A. Nilus avait combiné avec la sortie de cette édition de sous la presse,
l'inauguration de sa prédication sur le prompt avènement de l'Antéchrist. I1
s'adressa aux patriarches d'Orient, au Saint-Synode et au pape, avec une épître
réclamant la convocation du VIIIe Concile oecuménique, pour y prendre des mesures
communes à toute la chrétienté contre le prochain avènement de l'antéchrist.
En même temps, prêchant aux moines d'Optina, il fixa à 1920 cet avènement. La
paix monastique étant troublée, on le pria d'abandonner le cloître pour toujours.
J'ai remarqué les premiers indices d'un intérêt public pour les Protocoles
en 1918, aux temps de l'ataman Krasnoff, quand je me trouvais au Don. L'édition
de 1917 avait passé tout à fait inaperçue à cause des troubles révolutionnaires.
L'émission d'une nouvelle édition à bon marché était dirigée en 1918, à Novotcherkassk,
par M. Ismaïloff, avocat du barreau de Moscou, et le lieutenant-colonel Rodionoff
auteur du roman intitulé Notre crime. Le journal La Sentinelle,
connu par ses appels aux pogroms, faisait la réclame.
Encore bien avant la démission de Krasnoff, la Diète du Don avait exigé la suppression
de tout subside à ce journal, qui cessa de paraître en février 1919.
C'est alors que le centre de la propagande antisémite et le dépôt de l'édition
des Protocoles furent transférés à Rostoff où, après la démission de
N.E. Paramonoff, qui géra pendant un très court laps de temps le département
de la Propagande du Gouvernement Denikine, la propagation de cet écrit reprit
de nouveau. Comme ancien chef du service politique à l'armée du Don, service
qui préparait pour le commandement d'armée des rapports sur la politique intérieure
et extérieure, j'ai disposé de données attestant que ce n'est pas seulement
Pourischkiévitch, mais encore bien d'autres publicistes, affiliés à la Propagande
du gouvernement de Denikine, qui s'occupaient de la diffusion des Protocoles
à Rostoff, Kharkoff et Kieff. Les Protocoles étaient expédiés aux unités
de l'armée volontaire, aux troupes cosaques du Kouban, d'ailleurs sans la participation
du gouvernement koubanais. Ils servaient de nourriture à une agitation en faveur
des pogroms qui donna, sous ce rapport, des résultats à la fois brillants et
des plus pernicieux. Cette propagande démoralisa les troupes en justifiant les
pillages et fut une des causes de notre défaite.
Une circulaire contre cette propagande fut bien expédiée aux aumôniers de régiments
par l'archiprêtre Georges Schavelsky, chef du clergé militaire, mais ses effets
furent paralysés par l'attitude d'une partie des officiers. Pendant l'été 1918
arriva à Rostoff un ancien professeur de l'Académie de Moscou, M. Malakhoff,
qui commença une agitation antisémite en se basant sur les Protocoles. Le lieutenant-général
Semenoff, préfet de la ville, n'y put faire obstacle, car ces conférences étaient
organisées par le département de la Propagande du gouvernement Denikine.
Au Don, à partir de février 1919 et tant que le pouvoir d'État de la République
du Don exista de fait comme un pouvoir indépendant, la diffusion des Protocoles
ne fut pas autorisée.
Les Protocoles ont eu une signification importante dans les pogroms d'Ukraine.
Un de mes amis, le colonel Dzougaeff, d'origine ossète*, m'a raconté ce fait
caractéristique. Se trouvant à Kieff pendant la lutte entre le hetman Skoropadsky
et Petlioura, il s'en était échappé sous un déguisement, pour se rendre au Don.
A Loubny il fut arrêté par les gens de Petlioura qui, l'ayant d'abord pris pour
un Juif, voulaient le fusiller. Un des chefs lui en avait donné la raison au
cours de l'interrogatoire " Vous voulez, dit-il, nous donner un roi à la tête
d'or (!). Cela fut dit à la séance de vos Sages de Sion ". La cause de la vague
de pogroms qui couvrit l'Ukraine résidait visiblement dans cette agitation et
non dans la politique du Directoire.
Le gouvernement de la Crimée par le général Wrangel fut l'époque par excellence
de la propagande antisémite basée sur les Protocoles. Le professeur Malakhoff,
le prêtre Vostokoff, les journalistes Nojine et Rouadze, subsidiés par le Gouvernement,
criaient à tous les carrefours le danger des Protocoles et le complot universel
judéo-maçonnique. Cependant, cette bruyante campagne n'eut pas de résultats
réels et importants.
En résumé, en Russie même où virent le jour les Protocoles, leur influence
fut longtemps nulle. Elle se manifesta seulement comme tentative de justifier
en principe les brigandages de la guerre civile. C'est pourquoi je fus assez
étonné de voir les Protocoles des Sages de Sion traduits en les principales
langues d'Europe.
On est fondé de supposer que cet intérêt s'est manifesté en rapport avec les
événements vraiment apocalyptiques de notre époque, événements inexplicables
pour un grand nombre. Mais il me semble que ce mode d'explication d'un cataclysme
historique ressemble fort aux pratiques divinitoires des femmes d'Orient sur
le Quai de Galata, où, dans les linéaments capricieux de pierres et de monnaies
jetées au hasard, on vous montre les traits indécis du présent et de l'avenir.
Dans l'histoire de la propagation des Protocoles, il est digne d'être remarqué
qu'à l'exception d'un petit groupe de personnes, les représentants de l'Église
russe, malgré les fautes d'un passé récent, ont su s'abstenir d'y coopérer.
Particulièrement significative fut l'attitude des "Anciens " d'Optina envers
Nilus.
Je suis convaincu que ce ne sont pas les Vostokoff et les Malakhoff qui expriment
l'esprit de l'Église, mais bien les solitaires qui ont compris la sagesse du
Maître. Pour les gens vraiment religieux, pour ceux qui ne considèrent pas la
foi comme "l'ancilla politica " , l'eschatologie chrétienne ne s'exprime
pas dans les révélations morbides d'un Nilus, prophète de la décadence spirituelle,
mais bien dans le lumineux enseignement de W.S. Solovieff, ce docteur contemporain
de l'Église, universelle, qui avait pressenti dans son 3e Dialogue sur les temps
derniers, l'unité proche de tous les fils du Dieu unique pour la défense du
patrimoine commun, car toute notre culture spirituelle repose également sur
les fondements éternels des deux Testaments.
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J'ai reproduit ce texte d'après
l'ouvrage de Pierre André Taguieff Les Protocoles des Sages
de Sion : I introduction à l'étude des Protocoles
un faux et ses usages dans le siècle "Fait et Représentation"
Berg International Editeur Paris 1992 Si le texte d'origine de la Tribune Huive est du domaine publique il n'en est pas de même de l'appareil critique et des notres qui accompagnent l'ouvrage. J'encourage, les lecteurs désireux d'approfondir la question à consulter ces études. |